
Tintin au Tibet, page 8 deuxième ligne, deuxième image, Haddock, emmené par la course folle d'une vache sacrée qu'il n'aurait pas dû enjamber, traverse les rues de New-Delhi :
La réponse arrive à la ligne suivante : la vache précipite le capitaine dans un taxi :
La vache n'a pas apprécié qu'on lui manque de respect et le fait savoir. Voilà pour le contenu du gag. Pour qui se contente de se laisser porter par la lecture, cet épisode s'additionne aux nombreuses péripéties rocambolesques qui manquent de faire rater l'avion de Katmandou aux héros.
Sauf que...
Il se trouve que les bovins de cet album ne sont pas si anodins que cela. Ils y interviennent à cinq reprises.
La deuxième, après l'épisode de New Dehli, c'est dans cette séquence de la page 45, juste après l'épisode de l'avalanche qui avait laissé Tintin pour mort :
Pour Milou, c'est une "épouvantable bête" et Tintin est persuadé qu'elle a failli l'étrangler. Comme l'autre, ce bovin là ne passe pas pour très sympathique. Pour le lecteur, il semble tout aussi anecdotique.
La troisième apparition prend une dimension nettement plus symbolique. Le "museau du Yack" est le nom de la montagne où se trouve la grotte dans laquelle le yéti maintient Tchang captif. La grotte correspond à l’œil de la tête de yak dessiné par la forme de la montagne. De savantes analyses de l'oeuvre ont établi que l’œil du Yak, le yéti, la coiffe des moines, la "foudre" bénie et même l'avion écrasé appartiennent au même édifice symbolique qui sert d'architecture sous-jacente au récit.
Celles-ci s'appuient sur au moins une donnée tangible et surprenante. Avant de s'appeler "Tintin au Tibet", le vingtième album avait pour titre "Le museau du yack". Voilà qui augmente considérablement l'importance qu'il convient de donner à l'animal. Le titre d'un album, ce n'est pas rien. Hergé y tenait beaucoup. Ses collaborateurs ont d'ailleurs eu beaucoup de mal à lui faire renoncer à un titre aussi peu accrocheur. "Le museau du Yack", ça fait plutôt penser à une spécialité bouchère. "Tintin au Tibet", c'est plus vendeur...
Maintenant qu'on sait toute l'importance du yak dans cet album, il faudra relire les extraits précédents avec ce nouvel éclairage. Mais avant-cela, évoquons les deux dernières apparitions du bovin himalayen :
- page 53, un enfant tibétain apprend à Tintin que le yéti a tué un yak ; un compte à régler ?
- page 62, la dernière de l'album, Milou se précipite sur une carcasse d'un animal qui pourrait bien être celle d'un yak (Hergé a dû s'inspirer d'une représentation de tête de vache, dont on reconnait la rangée de molaires et l'absence d'incisive à la mâchoire supérieure et ce malgré l'absence de corne).
De celui-là, nous dirons qu'il est devenu désormais inutile puisque tout est bien qui finit bien. Il n'a plus dés lors que le statut de souvenir pour Milou.
Revenons maintenant à la vache de New-Dehli. Si nous relisons attentivement l'épisode, nous réalisons que loin d'avoir constitué une contretemps, la vache a, tout au contraire, fait en sorte que les héros trouvent un taxi le plus rapidement possible. Dès le départ, elle les regarde, comme si elle les attendait. Quand à son air courroucé, il fait désormais plutôt penser au rappel à l'ordre de la maman à l'égard de son enfant qui traîne les pas. C'est au final une vache tout à fait salutaire que nous découvrons là.
Au fait, pourquoi nos héros étaient-ils en retard ? Une péripétie imprévue leur aurait fait perdre un temps précieux ? Rien de tout cela : Tintin faisait du tourisme ! Je laisse aux tintinologues féru de psychanalyse le soin de débrouiller le fil de cet acte manqué.
Passons à l'épisode du yak qui manque d'étrangler Tintin. Comme l'autre, il peut être lu d'une tout autre façon. C'est lui qui réveille Tintin, qui le ranime, et, en extrapolant, qui lui redonne vie. Plus qu'un personnage bienveillant, il endosse aussi le rôle de celui qui insuffle le souffle vital. Le fait qu'il s'agisse d'une vache, animal teinté d'une symbolique maternelle va bien avec sa fonction de guide efficace bien que discret. Le moine Foudre Bénie pourrait être la facette masculine de la même entité symbolique, mais c'est une autre histoire.
Si nous résumons :
- la vache sacrée remet les héros dans le droit chemin ;
- le yak ramène Tintin à la vie ;
- sous la forme d'une montagne appelé "Museau du yak", il guide les héros vers le but de leur voyage, la caverne du yéti.
La vache réincarnée en yak est donc l'équivalent du génie bienfaisant des contes de fées, celui qui donne le coup de pouce salutaire, souvent incarné par un animal plutôt inoffensif et discret. Hergé connaissait-il les contes de fées ? S'est-il inspiré de l'un d'entre eux ? Avait-il seulement prémédité l’enchaînement de tous ces éléments ? pas si sûr. Hergé travaillait à l'instinct, c'est ce qui fait toute la force de son génie de narrateur.
Pour terminer, évoquons un dernier détail. Lorsque le capitaine Haddock dit "demandez à la vache", on pourrait maintenant compléter : "demandez-lui car elle sait où nous allons". Dans le contenu caché du récit, Haddock aurait donc des propos prémonitoires, bien sûr toujours de façon involontaire. Ce n'est pas la seule fois que son intervention anticipe sur la suite des événements. Cela se produit fois une dizaine de fois dans cet album :
- lorsqu'il évoque les catastrophes aériennes page 1 (III-3) ;
- lorsqu'il remet la lettre de Tchang à Tintin page 3 (III-3) ;
- lorsqu'il dit "Oui, bon, mais vous oubliez l'heure." page 7 (II-1) ;
- lorsqu'il oublie sa bouteille de Whisky, volée par le yéti, page 24 ;
- lorsqu'il est le premier à retrouver la caverne de Tintin, page 34 (III-1) ;
- lorsqu'il aperçoit le yéti, page 36 (IV-3)
- lorsqu'il dit "ça va faire des étincelles !", juste avant le phénomène du feu Saint-Elme sur la falaise, page 38 (IV-3)
- lorsqu'il rapporte l'appareil photo à Tintin, page 53 (II-2)
Ailleurs, dans d'autres albums, on retrouve parfois cette tendance à annoncer ce qui va se produire, toujours à son insu. C'est comme si le personnage du capitaine portait en lui l'intuition créatrice de Hergé. Lui-même déclarait qu'il se sentait proche de lui par bien des côté.
Noël Trebirlec








