Lorsque j'écris que la rupture de la page 44 est corrélative de la décision prise par Georges Remi de quitter sa femme pour une autre, je laisse entendre que l'acte de création est directement associé au vécu intime de son créateur, voire à l'expression même de son inconscient.
Attention ! On ne psychanalyse pas un auteur par l'étude de ses œuvres sans prendre de grandes précautions. L'acte de création n'est pas fait que de venues de l'inconscient, il obéit aussi à des intentions consciemment assumées, telle que chercher à satisfaire son lectorat par exemple. Si celles-ci prédominent, toute analyse de l'esprit de l'auteur au travers de son oeuvre est vaine ou alors très hasardeuse
De deux choses l'une :
- Soit George Remi prend la décision de la rupture et s'attelle ensuite à la réalisation d'une oeuvre qui raconte de façon très consciente sa propre aventure personnelle et dans ce cas nulle psychanalyse n'a de sens. Ce n'est, quoiqu'il en soit, pas du tout dans le style de Hergé, beaucoup plus intuitif que réfléchi.
- Soit George Rémi réalise son oeuvre et décide nettement plus tard de passer à l'acte et on peut alors avoir de sérieux doutes sur l'interprétation qu'on en fait. Après tout, l'album précédent, Coke en Stock ne comporte aucune trace évidente d'une crise conjugale, pourtant l'adultère était déjà effectif à cette époque.
Dans les faits, la corrélation est heureusement confirmée par la chronologie : Hergé quitte effectivement son épouse quelques mois après avoir terminé cet album. Il est donc raisonnable de supposer que l'épisode de l'avalanche est bien contemporain de la prise de conscience d'une rupture nécessaire, annonciatrice du passage à l'acte effectif.
Je ne serais pas le premier à proposer une interprétation de ce type. Ceux qui l'on fait ne sont pas des béotiens. D'ailleurs, on peut même aller, comme l'ont fait de nombreux auteurs, jusqu'à conférer à la création de l'album la valeur d'une authentique thérapie. J'imagine qu'il s'agit d'un cas d'école. En parle-t-on sur les bancs des facultés de psychologie ?
Cela me suggère tout de même une remarque.
Lorsque Hergé a entamé le récit de son vingtième album, il ne savait pas que celui-ci allait déboucher sur un tel bouleversement, personnel comme créatif. Que serait-il advenu de l'intrigue si rien ne s'était déclenché dans sa vie privée ?
Il existe un élément de réponse, il s'appuie sur la lecture des pages 40 et 41, lors de l'épisode de la corde. Celle-ci représente avec une intensité dramatique jamais vue chez Hergé l'extrême tension qu'il éprouvait à cette époque. Celle-ci s'exprime entièrement dans la réplique du capitaine Haddock "Mieux vaut une seule victime que deux, non ?..." (p 40-III-1).
Comment l'auteur sort-il les héros de ce mauvais pas ? En faisant intervenir Tharkey, le second rôle un peu fadasse du récit. D'un point de vue narratif et symbolique, il ne se passe rien de très fort. C'est une façon de botter en touche et de poursuivre le récit. La preuve, c'est qu'ensuite on est toujours dans l'univers de la maléfique Déesse Blanche. Rien n'a été résolu.
Si Hergé n'avait pas trouvé de solution à cette crise, du moins au cours de la réalisation de cet album, plusieurs solutions auraient peut-être surgi :
- une issue aussi faiblarde que l'intervention de Tharkey, avec une fin nettement plus banale ; l'album aurait tout de même été réussi mais sans devenir le chef d'oeuvre que l'on sait. Le suivant aurait-il été de la même veine, au risque de lasser les lecteurs ?
- l'arrêt du récit pour une durée indéterminée, jusqu'à ce que quelque chose se produise, avec de probables difficultés pour Hergé à contenir la pression de ses collaborateurs et fans ;
- l'abandon définitif de l'album, avec la mise en chantier d'un autre ; Hergé, qui a mis tout de qu'il avait d'intime dans cette entreprise se serait sûrement mal sorti de cet échec. L'album suivant aurait-il apporté la délivrance attendue ? Ou aurait-il entraîné le déclin des Aventures de Tintin ?
Mais non, la solution heureuse a surgi, sous la pression de la nécessité de créer doublée d'une introspection aussi efficace qu'une psychanalyse réussie, tout cela pour notre plus grand plaisir.
Noël Trebirlec
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