Elles se répondent sur le plan narratif puisque Tintin fait ici le rêve télépathique de la catastrophe aérienne, mais aussi de façon graphique. De même taille, cette image obéit à une construction tout aussi élaborée. Il en émerge un détail qu'on ne peut manquer : Tournesol parfaitement calme et son pendule qui oscille à peine.
Tournesol n'est pas sensé être sourd. Il entend ce qu'on lui dit, mais déforme systématiquement les mots. D'un strict point de vue auditif, il aurait dû entendre l'énorme cri produit par Tintin, tellement puissant qu'il fait sursauter tout le monde.
Cette mini séquence confirme ce qu'on savait déjà de Tournesol depuis longtemps. Sa surdité n'a rien à voir avec un trouble médical. Elle n'est rien d'autre qu'un "manque d'écoute" chronique. Il déforme les paroles parce qu'il ne veut pas entendre ce qu'on lui dit. Ici, il est simplement dans un déni total du drame qui habitera Tintin tout au long de l'album. Il est l'incarnation évidente du "père absent", cette figure psychanalytique décrivant ces personnes qu'on admire mais dont on ne sait pas attirer l'attention sur soi. Ce n'est pas moi qui le dit, mais d'éminents tintinologues.
Passons au pendule, qui oscille de deux simples traits grâce à la magie de la Ligne Claire façon Hergé. Il s'agit en réalité du seul et unique objet de l'image dont le mouvement n'a pas été déclenché par autre chose. Ceux qui, comme moi, ce sont régalé à détailler chacune des mini séquences de cette image ont pu remarquer que le mouvement de chaque objet qui valdingue a été provoqué par le sursaut d'une personne. Tournesol ne bouge pas d'un cil. Si son pendule oscille, ce n'est pas parce que quelque chose l'a fait bouger, c'est parce qu'il s'agit d'un instrument de radiesthésie ayant la propriété de se mouvoir en réaction à un esprit, une présence occulte. Son oscillation viendrait de ce qu'il a capté la transmission du signal télépathique entre Tchang à Tintin.
Le détail n'est pas anodin puisque, à l'instar de l'image de l'avion, Hergé a tout fait pour que le lecteur aperçoive cette oscillation, même s'il ne délivre aucune explication. En parallèle du récit manifeste, l'auteur nous raconte une autre histoire, cachée mais parfaitement cohérente jusqu'à la caverne du museau du Yak. Ce récit occulte, on ne peut le découvrir qu'après de nombreuses lectures attentives, avec l'éclairage de plusieurs exégètes de l'oeuvre d'Hergé. Ceux-ci ont écrit des ouvrages complets sur l'histoire cachée des albums de Tintin, preuve s'il en est de la profondeur créative de leur auteur.
Mais le plus admirable est de voir à quel point l'image sait se mettre au service du récit, par le biais d'une savante composition convergeant vers la minuscule boule du pendule de Tournesol (15 000 fois plus petite que l'image !).


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