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lundi 24 octobre 2016

Un épisode très bizarre

La page 22 de l'album "Tintin au Tibet" comporte un épisode qui laisse perplexe :
Durant les 8 premières images, il ne se passe...rien. 
Les héros poursuivent leur route, le temps passe, l'auteur nous le rappelle à quatre reprises. Certes, il y un peu d'exotisme et même un gag, d'une efficacité d'autant plus faible qu'il touche Tintin lui-même, personnage généralement dépourvu de tout humour. Même la réplique du capitaine Haddock tombe à plat : " Si j'avais des rhododendrons comme ça à Moulinsart ! ". On a connu plus percutant. En définitive, tout ceci n'apporte rigoureusement rien au récit.... raison de plus pour s'y intéresser.

A première vue, cela peut passer pour du remplissage, donnant l'impression que l'auteur ne savait pas très bien quoi raconter entre l'épisode précédent du chorten et l'entrée en scène du yéti, évoqué en fin de page. Plus indulgents, les exégètes de l'oeuvre parlent d'un moment de respiration, de quiétude avant les dures épreuves qui suivent.

J'affirme tout au contraire que Hergé délivre dans ce court récit un message d'autant plus profond que, justement, il n'est parasité par aucun élément d'intrigue.

Le lieu d'abord, une forêt alpine qui devient luxuriante, à l'image de la jungle du Temple du Soleil : c'est parfaitement incongru dans ce récit. Ce n'est peut-être pas par hasard.
Les paroles anodines ensuite : Tintin évoque les forêts alpines, Haddock cite le nom de Moulinsart. Il y est clairement question d'un retour en arrière, au domicile. Si Tintin au Tibet est une évasion, ce court passage est un retour subliminal vers l'univers domestique.
La progression des personnages : elle se fait vers le bas et vers une certaine moiteur ramollie contrairement à tout le reste du récit qui dirige les pas des personnages vers les hauteurs froides et acérées. De plus, dans cette forêt, le cheminement est sinueux, c'est le symétrique inversé du S de la couverture dessiné par les pas du Yéti. Autre détail, les héros dirigent souvent leurs pas ou leur regard vers la gauche, contrairement à l'habitude prise chez Hergé de les représenter allant vers la droite, dans le sens de lecture, autrement dit vers l'avenir.
Au centre de la page figure un point d'interrogation très voyant, presque exagéré. L'interrogation formulée par Tintin va bien au delà du récit évident. C'est celle de Georges Remi sur son propre vécu.
Voilà donc l'interprétation que je suggère :
"Lorsque je reviens en arrière (la descente), 
vers l'univers domestique du couple établi (Moulinsart), 

je ne vois qu'une question qui m'obsède (le point d'interrogation). La réponse pourrait bien être : quelque chose qui se dégrade (le fruit trop mur) et va jusqu'à pourrir le cœur même de ma création (Tintin plutôt que Haddock). Qu'y-t-il en face de moi ? Réponse, brutale, la Déesse Blanche ("Et voici les premières neiges", III-3)
et, en ligne de mire, le yéti, l'image dégradée que j'ai de moi-même".
Séquence dictée par l'inconscient ou interrogation parfaitement lucide ? Je n'ai pas la réponse.

Noël Trebirlec

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